dimanche 24 janvier 2010

Guérie par une chanson

"J'aimerais vous raconter un souvenir déjà ancien, dit Jung, pour montrer combien l'empirisme amène à certaines découvertes. Un médecin d'un petit bourg soleurois m'avait envoyé une jeune cliente qui souffrait d'insomnies incurables. Elle dépérissait à force de manque de sommeil et de narcotiques. Il ne voyait plus de ressources que dans l'hypnotisme ou dans cette psychanalyse dont on commençait à parler.

Je la reçois; c'était une institutrice de vingt-cinq ans, sortie d'une famille très simple, qui avait réussi à faire ses études, mais qui vivait dans l'inquiétude constante de se tromper, de n'être pas digne de son état. Elle en était arrivée à un état de tension spasmodique insupportable. Il était clair qu'il fallait lui apporter une détente psychique. Mais on ne connaissait pas encore bien toutes ces notions, il n'y avait personne dans sa région qui pût la soigner; elle ne pouvait pas s'installer à Zurich pour un traitement. Il me fallait faire de mon mieux ce qu'on pouvait faire en une heure. J'ai essayé de lui expliquer qu'une détente était nécessaire, que moi, par exemple, je me détendais en faisant de la voile sur le lac, en me laissant aller au vent; que c'était bienfaisant, nécessaire à tout le monde. Mais je voyais à ses yeux qu'elle ne comprenait pas; c'était intellectuel, ça ne passait pas plus loin. Or la raison n'avait aucune prise réelle.

Alors, en parlant de voile et de vent, j'ai entendu la voix de ma mère, qui chantait jadis une berceuse pour ma petite soeur, quand j'avais huit ou neuf ans; l'histoire d'une petite fille dans un petit bateau, sur le Rhin, avec de petits poissons. Et je me suis mis, presque sans le faire exprès, à chantonner ce que je lui disais du vent, des vagues, de la voile, de la détente, sur l'air de la petite berceuse; j'ai chantonné ces sensations. Et j'ai vu qu'elle était "enchantée"...

Mais l'heure s'achevait, j'ai dû la renvoyer brusquement. Je n'ai plus rien su d'elle, j'avais oublié son nom et celui de son médecin. Mais c'était une histoire qui me tourmentait. Des années plus tard, dans un congrès, un inconnu m'aborde, il se présente comme un médecin soleurois et me rappelle l'histoire de la jeune fille. "Bien sûr que je me souviens du cas, lui dis-je, et j'aurais tant voulu savoir ce qu'elle est devenue!"

"Mais, répond-il, surpris, elle est rentrée guérie, comme vous savez, et c'est moi qui aurais toujours voulu savoir ce que vous aviez fait. Parce qu'elle n'a pu que me raconter une histoire de voile et de vent, et je n'ai jamais pu lui faire dire ce que vous aviez réellement fait. Je crois qu'elle ne s'en souvient vraiment pas... Je sais bien qu'il est impossible que vous lui ayez seulement chantonné une histoire de bateau..."

Jung rit en évoquant ces souvenirs, vieux de plus d'un demi-siècle: "Comment voulez-vous que je lui explique que j'avais simplement écouté au-dedans de moi? J'étais une pauvre brebis: comment lui dire que je lui chantais une berceuse par la voix de ma mère? Cet "enchantement", c'est la méthode la plus ancienne des médecins. Mais tout ça s'est passé en dehors de ma raison: c'est ensuite que j'ai rationalisé et cherché à dégager quelques lois. Elle a été guérie par la grâce de Dieu."

Comment pouvez-vous parler de la grâce de Dieu?

"Et pourquoi pas? Un bon rêve, par exemple, c'est la grâce. Le rêve est un don essentiel. L'inconscient collectif, ce n'est ni vous ni moi, c'est le monde invisible, c'est le grand esprit. Peu importe comment je l'appelle: Dieu, Tao, la Grande Voix, le Grand Esprit. Pour les humains de notre temps, c'est Dieu qui est le nom le plus compréhensible pour désigner la Puissance au-delà de nous."

Extrait d'une interview menée par l'écrivain suisse Romand Georges Duplain. - Tiré du livre "C.G.Jung parle - Rencontres et interviews"

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